Charte d’Amiens : syndicalisme et stratégie révolutionnaire : construire le contrôle ouvrier

La Charte d’Amiens affirme la double besogne du syndicalisme : la conquête d’amélioration immédiates pour la classe ouvrière par la lutte quotidienne, et la lutte pour l’expropriation capitaliste et la gestion de la société par les syndicats, aujourd’hui groupements de résistances, devenus « groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.. »

Cette partie de la Charte d’Amiens est régulièrement négligée par une partie de celles et ceux qui l’évoquent en la réduisant à la défense -nécessaire- de l’indépendance syndicale face aux « partis et aux sectes », ou à la défense -tout aussi nécessaire- d’un syndicalisme reconnaissant la lutte de classe et la nécessité de l’expropriation capitaliste.

Pourquoi est-elle négligée ?

Tout d’abord, parce qu’en affirmant le rôle du syndicat comme front unique de la résistance des travailleurs et travailleuses, et comme outil de leur résistance de classe, elle affirme le principe d’autonomie ouvrière contre toute logique avant-gardiste et/ou substitutistei : le syndicalisme est la traduction organisationnelle historique du principe de l’internationale « l’émancipation des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Ensuite, parce qu’en affirmant le rôle du syndicat comme base de la réorganisation sociale, comme groupe de production et de répartition », elle place la question matérielle de l’organisation économique et de la gestion de la production et de la distribution au coeur de la stratégie révolutionnaire. Cette vision stratégique permet d’envisager concrètement une organisation sociale dans laquelle l’économie soit gérée directement par les travailleurs et travailleuses organisées et non par des patrons ou des administrateurs d’État. C’est à dire une conception de la socialisationii qui ne se confonde pas avec l’étatisation, et qui permette de construire une perspective communiste fondée sur la propriété commune des moyens de production et le principe « de chacunE selon ses capacité, à chacunE selon ses besoins), une société réellement sans classe et sans état, dans laquelle les classes laborieuses devenues société géreront directement l’économie à travers leurs organisations fédérales et confédérales.

C’est cette conception qui fait la spécificité historique du syndicalisme révolutionnaire et de sa stratégie.

Refaire de nos syndicats des « groupements de résistance »

La tendance à l’institutionnalisation (plus de temps que dans les réunions que sur le terrain) qui fait l’objet de nombreuses critiques actuelles dans notre organisation doit être combattue par la pratique. Les syndicats qui fonctionnent avec efficacité comme groupements de résistance à l’heure actuelle sont celles et ceux qui reposent sur le collectif. Cela signifie une sociabilité commune, des pratiques d’entraide qui rompent avec les logiques de délégation. Lorsque l’on parle dans nos congrès d’assurer un cadre de « vie syndicale », face au constat de l’affaiblissement voire de l’effondrement de certaines de nos organisations, cela évidemment réunir les adhérentes et adhérents, de manière régulière, pour construire ensemble, à partir des constats du terrain. Cela suppose de penser la formation, pour outiller les syndiquées et syndiqués face à la propagande et la répression patronale et hiérarchique. Cela suppose de penser l’organisation de la diffusion de l’information, de manière à permettre l’implication du plus grand nombre. Cela suppose de penser un périmètre géographique des instances syndicales et des temps de réunion permettant l’implication des syndiqués et syndiquées sans droits syndicaux, mais aussi avec des contraintes familiales, dans la construction de l’action syndicale. Cela suppose aussi de sortir de l’ornière du syndicalisme d’entreprise pour construire le syndicalisme de branche et d’industrie, et de tisser la solidarité interprofessionnelle par l’entraide concrète au sein de nos unions locales. Cela suppose enfin de combattre la bureaucratisation, la notion de hiérarchie syndicale : non, nos exécutifs ne sont pas des « directions », mais des exécutants de la volonté des syndiqués -et des syndicats dans le cadre des UL, UD, des fédérations et de la confédérations entre 2 congrès. Il ne doit y avoir ni dirigeants ni dirigés dans notre syndicat, nos UL, UD, Fédérations et confédérations : nous ne sommes pas à la CGT pour subir les mêmes relations hiérarchiques qu’au travail : cela n’est pas un hasard s’il n’y a pas de « président » dans nos statuts confédéraux, mais des secrétaires généraux.iii L’idée fausse que ces secrétaires sont des chefs doit être combattue, et la pratique de la chefferie doit l’être aussi pour remettre nos fonctionnements dans l’ordre dans lequel les fondateurs du mouvement syndical l’ont pensé : les mandatés ont des comptes à rendre au syndicat, le syndicat a un fonctionnement distinct du fonctionnement des partis politiques issus de la culture bourgeoise puisqu’ils ne reconnaissent historiquement ni dirigeants ni dirigés en leur sein, simplement des mandatés assurant la mise en œuvre des décisions de congrès.

Préparer la gestion de la production et de la distribution

Pourquoi faire des syndicats -ainsi remis sur leurs pieds par un retour à nos sources CGT- les bases de la réorganisation sociale et les futurs « groupes de production et répartition de la production ? » Parce que laisser cette tâche à des administrateurs d’État est le plus sur moyen de désorganiser la production d’une part, mais surtout d’ôter aux travailleuses et travailleurs leur contrôle sur l’organisation économique et d’oeuvrer ainsi au maintien ou au rétablissement du capitalisme, sous la forme d’un capitalisme d’Etat. Parce qu’à l’inverse compter sur la seule spontanéité pour faire fonctionner -et réorganiser une économie aussi complexe est le plus sur moyen d’aller vers la catastrophe, la famine, les accidents industriels de masse. Enfin, parce que faire fonctionner un processus de production suppose d’en connaître le fonctionnement : or, à part les patrons et la classe d’encadrement capitaliste, qui d’autre mieux que les travailleurs et travailleuses eux/elles mêmes peuvent connaître le fonctionnement de leur branche, si ils et elles s’en donnent les moyens organisationnels ?

Quels sont ces moyens organisationnels ?

Le syndicalisme d’industrie est le moyen organisationnel le plus évident, parce qu’il organise les travailleuses et travailleurs en fonction justement d’une « industrie », c’est à dire, au sens large, d’une activité spécifique de production de l’amont vers l’aval. En organisant les travailleuses et travailleurs sur cette base, et non sur celle de l’entreprise, le syndicalisme d’industrie permet de réunir les salariéEs des donneurs d’ordre et de la sous traitance, des entreprises fournisseuses et des entreprises concurrentes, et ainsi construire concrètement une vision concrète de l’organisation économique de l’ensemble de la filière. Cela permet également de comparer les conditions de travail et salariales, de se nourrir de l’expérience des luttes victorieuses des unEs et de facilités l’entraide face à la répression. La lutte pour le contrôle ouvrier de la production passe d’abord par briser le monopole patronal de la vision globale de l’organisation économique : cela permet de contester avec plus d’efficacité les discours patronaux qui présente les choix de réorganisation, les licenciements comme des fatalités économiques alors qu’il s’agit de la simple défense des intérêts de classes de la bourgeoisie. Les instances IRP peuvent être dans ce sens des outils, mêmes si elles ont perdues beaucoup de leurs prérogatives en matières d’analyse économique depuis les ordonnances Macron. Mais cela suppose d’aborder ces instances de manière stratégique sans en faire le lieu « central » de l’activité syndicale comme cela est trop souvent le cas. Le développement, ici et maintenant, des capacités de contrôle ouvrier par le biais de la pratique organisationnelle (structuration et politique de formation la favorisant), permet de construire le contrôle ouvrier de demain, et la gestion par les travailleuses et travailleurs de l’organisation économique suite à l’expropriation capitaliste. C’est la base d’une stratégie qui construise la possibilité révolutionnaire, tout en répondant aux nécessité immédiates de la lutte des classes. La tâche est immense, elle est très difficile, mais s’il peut y avoir des accélérations, l’histoire démontre qu’il n’y a pas de raccourcis dans le processus d’émancipation des travailleuses et travailleurs.

iLe substitutisme est la pratique qui consiste pour des partis politique à se substituer au prolétariat et exercer le pouvoir en lieu et place du prolétariat.

iiLa socialisation est la mise en commun sociale des moyens de production par l’expropriation capitaliste

iiiPour la CGT, l’article 26 des statuts confédéraux est clair à ce sujet : « la direction de la confédération est exercée démocratiquement par les syndicats confédérés à qui elle appartient au travers : du congrès confédéral, du comité confédéral national, de la comission exécutive confédérale, du bureau confédéral ».

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