Pour un programme syndicaliste

Le syndicalisme est né historiquement de la volonté des travailleurs et travailleuses de lutter au quotidien pour l’amélioration de leur situation matérielle en arrachant au patronat et à l’Etat des concessions par le rapport de force, mais aussi de mettre fin à la domination et à l’exploitation capitaliste par l’expropriation du patronat et la gestion directe et sociale de la production et de la société par les travailleuses et travailleurs eux mêmes. Cette « double besogne » évoquée dans la motion du congrès confédéral d’Amiens reste plus que jamais d’actualité. Depuis plusieurs années le mouvement syndical s’affaiblit et est confronté à un recul sans précédent. Après avoir su arracher des conquêtes sociales déterminantes au cours de son histoire, dans des conditions particulièrement difficiles, celles-ci sont aujourd’hui attaquées. Cet affaiblissement est le fruit de plusieurs facteurs : progression de l’individualisme et du consumérisme, recul de la pratique interprofessionnelle, incapacité du syndicalisme d’entreprise à faire face à la fragmentation du salariat issue de l’évolution du mode de production capitaliste avec notamment l’introduction de la sous traitance en cascade et du renforcement de la division internationale du travail, absence de stratégie cohérente à toutes les échelles, du local à l’international.

Le mouvement syndical, qui s’est formé dans un contexte de précarité généralisée, dispose pourtant des outils pour faire face à cette crise, pour peu qu’il sache renouer avec une pratique syndicaliste révolutionnaire qui revienne aux bases de la « double besogne » : lutte revendicative stimulée par la sociabilité prolétarienne, et perspectives révolutionnaires construire par une pratique organisationnelles permettant de développer la conscience de classe et les capacités politiques et gestionnaires des travailleuses et des travailleurs.

Lutter au quotidien pour récupérer le fruit de notre travail

L’ADN du syndicalisme repose sur la reconnaissance de la lutte de classe comme réalité matérielle : l’opposition d’intérêt entre, d’une part, les travailleuses et travailleurs quels que soit leur statut (public, privé, avec ou sans emploi, actifs/ves ou retraité…) et d’autre part la classe capitaliste (actionnaires, patrons, rentiers, dirigeants…).

La création des richesses repose sur le travail, et l’enjeu de cette lutte c’est la réapropriation par les travailleuses et travailleurs de la plus-value aujourd’hui qui leur est extorquée par la bourgeoisie au nom du droit de la propriété privé des moyens de production.

Alors que la bourgeoisie cherche à augmenter ses profits, et pour cela cherche à diminuer les salaires, intensifier le travail, le mouvement ouvrier a, lui , poursuivi historiquement l’objectif de l’augmentation des salaires et de la baisse du temps de travail.

Alors que la bourgeoisie a dans cette perspective besoin de préserver la subordination des travailleurs et travailleuses, en les privant de contrôle sur la production et en les maintenant dans la précarité, le mouvement ouvrier a, lui, cherché historiquement à développer ses capacités de contrôle ouvrier et de gestion, et, par ailleurs, à faire reculer la précarité par la socialisation des risques (sécurité sociale) et l’obtention de garanties collectives (code du travail et conventions collectives)

Développer la conscience de classe

La force historique du syndicalisme confédéré est sa capacité à créer de la conscience de classe, à partir de la pratique. Cette pratique c’est d’abord celle de la sociabilité prolétarienne, fondée sur la solidarité au quotidien au sein d’une même activité productive, mais aussi au sein d’un même territoire. C’est aussi la convivialité qui nait de temps d’échange, qui peuvent prendre la forme de repas fraternels/sororaux, mais aussi d’une pratique sportive ouvrière (au sein de clubs FSGT par exemple), d’une pratique culturelle prolétarienne (concerts, spectacles, etc).

Cette conscience de classe repose donc, avant de prendre la forme d’un discours et d’un appareil théorique, sur une expérience pratique : celle que l’on trouve au sein de structures qui dépassent le corporatisme, remettent en cause « l’esprit d’entreprise » et les divisions statutaires introduites par l’organisation capitaliste du travail et de la société : les structures les plus adéquates pour créer cette dynamique ont été historiquement les syndicats locaux d’industrie, les bourses du travail et les unions locales.

Construire des organisations au service de la « double besogne »

Le syndicalisme confédéré a historiquement construit ses organisations comme devant répondre aux nécessités de la « double besogne » : lutte pour les améliorations immédiates de la condition des travailleuses et travailleurs, d’une part, expropriation capitaliste et gestion ouvrière, d’autre part.

La question du contrôle ouvrier se trouve au coeur de cette stratégie : en développant les « capacités de gestion de la classe ouvrière » par la contestation du pouvoir patronal au coeur même du processus de production, le développement du contrôle ouvrier donne au syndicalisme son potentiel révolutionnaire, comme préparant la gestion ouvrière des branches de production.

Cette gestion suppose une bonne connaissance des processus de productions par les travailleuses et travailleurs, donc une prise de conscience des réalités de l’ensemble de la branche, celle d’une bonne connaissance des territoires permettant l’organisation de la répartition des biens et des services, et une capacités à penser non seulement l’existant, mais la réorganisation de l’appareil de production pour permettre la satisfaction des besoins sociaux.

Quelles sont les organisations qui permettent historiquement de développer ce contrôle ouvrier ?

Il s’agit d’une part, des syndicats locaux d’industrie : en organisant les travailleuses et les travailleurs d’une branche de production, à une échelle qui permet de faire vivre le collectif syndical de manière démocratique, les syndicats locaux d’industrie permettent, pour l’action revendicative quotidienne, d’organiser les travailleurs et travailleuses en activité ou au chômage, des entreprises donneuses d’ordre ou sous-traitantes, d’unités participant au même processus de production mais qui sont mises en concurrence par le morcellement en entreprises de l’organisation capitalistes. En favorisant leur rencontre et leur discussion, cette forme d’organisation permet aux travailleuses et aux travailleurs de comparer leurs salaires et conditions de travail, et donc de s’appuyer sur les conquis des unEs pour les élargir, d’identifier les différentes sratégies patronales à l’oeuvre, d’avoir une vision complète de l’appareil de production, en brisant donc le monopole du savoir patronal à ce sujet. Elle permet donc le cas échéant de démystifier les discours patronaux sur le secteur, et de construire le contrôle ouvrier. Elle permet aussi de développer des stratégies syndicales à l’échelles de la branche, et notamment d’imposer des garanties collectives dans la branche.

Alors que les syndicats d’entreprise isolent les travailleuses et travailleurs dans chaque entreprise, tend à les faire adhérer à une « culture d’entreprise » qui ne bénéficie qu’aux patrons, alors qu’ils se révèlent incapable d’organiser la sous-traitances, et qu’ils obligent les travailleuses et travailleurs précaires changeant fréquemment d’entreprise et souhaitant s’organiser à se confronter à chaque fois à un nouveau collectif syndical, les syndicats locaux d’industrie permettent d’éviter ces travers accentués en permanences par les logiques patronales de réorganisations. En mutualisant les moyens humains et matériels, ils permettent en période de recul de l’implantation syndicale d’assurer une vie syndicale qui ne soit pas cantonnée aux élus et mandatés des entreprises. A la différences des syndicats nationaux, ils offrent les possibilités d’une vie syndicale réelle par l’effet de proximité, fondée sur la construction d’une dynamique collective dans un bassin d’emploi et une localité. A la différence des syndicats locaux multiprofessionnels qui laissent intacts la prédominence des syndicats d’entreprises dans les moyennes et grandes entreprises, ils permettent la mutualisation des moyens militants.

Il s’agit d’autre part des fédérations d’industrie : en organisant les syndicats locaux d’industrie sur la base d’un processus concret de production, elles permettent non seulement de mener des luttes pour améliorer les conditions de l’ensemble des travailleuses et travailleurs de la branche, mais également d’acquérir une vision complète et cohérente de l’organisation de la production dans la branche en question : ce qui permet non seulement de démystifier les discours patronaux et d’y opposer un contre-discours syndical, mais également, le cas échéant, de contester le pouvoir patronal et remettre en route la production sous forme socialisées, en ayant acquis par la pratique syndicale les capacités de gestions nécessaires à la continuité de la production dans le cadre d’un processus révolutionnaire d’expopriation capitaliste

Il s’agit enfin des organisations interprofessionnelles, au premier rang desquelles les unions locales : en assurant la rencontre, la sociabilité et la solidarité concrète des travailleuses et travailleurs de différentes branches d’une même localité ou d’un même bassin d’emploi, les unions locales permettent non seulement de renforcer les luttes par la mutualisation des moyens, mais de forger de manière concrète la conscience de classe en faisant émerger, à partir de la pratique et non du seul discours, des revendications et préoccupations commune à l’ensemble du prolétariat.

Développer le collectif syndical pour briser la logique de délégation

La force de nos syndicats, mais aussi de nos organisations fédérales et interprofessionnelles repose sur leur caractère collectif. Ce caractère collectif est à la fois le résultat et la condition de l’engagement des travailleuses et travailleurs organiséEs en son sein. Restaurer le collectif syndical, c’est restaurer la force syndicale. Pour cela, il est fondamental de rompre avec les logiques favorisant la délégation de pouvoir et les attitudes consuméristes qui vont avec. Pour que nos syndicats cessent d’être perçus comme des « prestataires de services », il faut remettre en cause les pratiques qui tendent à renforcer cette idées reçue auprès des travailleuses et travailleurs qui rentrent en contact avec le syndicalisme. Il faut également porter une attention particulière à la formation des syndiquéEs, formation qui ne doit conjuguer l’aspect « technique » et « organisationnel » de l’action syndicale, mais aussi l’aspect « politique » de cette formation.

Il faut par ailleurs porter une attention toute particulière à la démocratie syndicale, et son expression historique : la culture du mandat. Définir et contrôle le rôle des exécutifs syndicaux par des mandats, c’est une pratique historique du syndicalisme qui, à la différence de la vision éléctorale fondée sur la délégation de pouvoir, ne voit pas les exécutifs /et en premier lieu les secrétaires syndicaux comme des « chefs » pouvant décider seuls, mais comme les garants de l’éxécution des décisions du collectif syndical. Ce sont les syndiqués qui dirigent les syndicats. Les exécutifs n’ont pas vocation à « diriger » les syndiqués (on a déjà assez de petits chefs au boulot), mais à favoriser la mise en œuvre des décisions du collectif syndical.

Restaurer la culture du mandat, c’est en finir avec la conception d’un syndicalisme ne reposant que sur les élus et mandatés, sur l’idée trop répendue que les « premiers responsables » de nos organisations seraient propriétaire du collectif syndical. L’expérience montre que les syndicats qui possèdent le plus de force sont celles et ceux où les syndiquéEs sont les plus impliquéEs et acteurs. Mais cette implication ne découle pas d’une logique « spontanée », mais d’une culture syndicale qui est le produit d’une transmission et d’un travail de formation, formel ou informel, de longue haleine.

Trop souvent encore dans les organisations, la rigueur du contrôle du mandat est vue comme une marque de défiance envers des camarades dévoués. Or, s’il doit être effectivement pratiqué dans le respect des personnes, le contrôle du mandat est une nécessité pour éviter les dérives dans lesquelles mêmes les camarades les plus dévouées peuvent parfois se fourvoyer, par lassitude, habitude. De même, la confiance n’exclue pas le contrôle, ce dernier est au contraire un moyen de la renforcer et de donner de la force au collectif syndical en démontrant que le syndicat est au service de toutes et tous et non d’une groupe ou d’un individu

Développer le collectif syndical c’est aussi arrêter de sous-traiter aux partis politiques la réflexion politique et stratégique, et effectuer celle-ci à partir du réel syndical.

De même, l’attention portée à la qualité des relations entre militantEs et adhérenTes, une culture de sociabilité fondée sur l’attention aux autres, et le refus de ce qui divise et met à l’écart des fractions des travailleurs et travailleuses : racisme, antisémitisme, sexisme, LGBTphobie.

Un collectif syndical fort c’est un collectif avec de nombreux et nombreuses adhérents, actifs, aillant comme disait Fernand Pelloutier la « science de leurs malheurs », ou chacune et chacun trouve sa place.

Un collectif syndical fort c’est aussi un collectif financièrement indépendant, dont l’activité repose sur les cotisations des adhérentes et adhérents.

Confédéraliser les luttes

Un collectif syndical fort, des outils organisationnels adéquats (syndicats locaux d’industrie/de branche, unions locales renouant avec la sociabilité ouvrière et investies par les syndicats locaux, fédération d’industrie), permettent la confédéralisation des luttes, c’est à dire l’élaboration de stratégies revendicatives qui intègrent une dimension territoriale, une dimension de branche, mais aussi celle, plus large, des intérêts généraux de la classe. Cela permet par exemple de concevoir une lutte revendicative pour les salaires qui dépasse les NAO dans les entreprise mais renoue, comme avec le passé, avec des stratégies fondée sur l’imposition d’un « tarif syndical » et des hausses de salaires globales dans les branches, associant grève, boycott ciblé, actions de solidarités inteprofessionnelles. Cela permet aussi de poser la question du contrôle ouvrier non seulement par les travailleurs et travailleuses de l’entreprise, mais aussi par celles et ceux de la branche et du territoire, intégrant par exemple des dimensions d’intérêt général (environnement, égalité hommes/femmes, effet sur le territoire…)

Construire le front unique, unifier le syndicalisme de classe

La division syndicale est le produit historique de l’influence des fractions politiques dans le mouvement syndical, de pratiques antidémocratiques et en rupture avec le fédéralisme, du non respect de la culture du mandat.

Elle n’a eu pour effet qu’affaiblir les travailleurs et travailleuses face au patronat, en morcellant leur force, en permettant au patronat et aux gouvernements de jouer sur la division pour faire avancer leur agenda de classe.

L’unité syndicale de classe dans l’action est un objectif fondamental, puisqu’elle est un puissant élément mobilisateur pour les luttes. Mais cette unité, si elle est un pas nécessaire, n’est pas un pas suffisant. En effet, le maintien d’une division syndicale ne permet pas l’élaboration d’une stratégie unifiée à moyen et long terme, et fait perdre terriblement de temps dans la construction de l’action revendicative. Elle a pour effet aussi, dans les entreprises, de mettre en concurrence des travailleuses et travailleurs qui pourraient, ensemble, être beaucoup plus fort face au patron.

La menace fasciste, l’affaiblissement du mouvement syndical, une bourgeoisie à l’offensive, tout cela nécessite aujourd’hui de poser la question de l’unification du syndicalisme de classe (CGT, FO, FSU, SUD) , et d’en faire un objectif. Cela signifie qu’il ne faut pas nier les obstacles qui existent sur ce chemin (les inimitiés personnelles, les tensions liées à des différences stratégiques, les effets d’appareil, les enjeux autour des mandats dans chaque entreprise, les différences de culture et de structuration syndicale etc.), mais qu’il ne faut cesser de construire leur dépassement en aillant pour ferme conviction que, produits de l’histoire, ces divisions et leurs effets peuvent être aussi dépassés.

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