L’indépendance syndicale n’est pas soluble dans les échéances électorales

Le constat est le même à chaque échéance électorale : alors que les débats devraient être centrés sur la pratique de construction du rapport de force en toutes circonstances pour défendre nos intérêts de classe, ceux-ci sont régulièrement déviés par des appels à soutenir tel ou tel candidat, associées à des positions anti-abstentionnistes moralistes. Selon la sensibilité qui domine localement dans les sections syndicales, l’identité du candidat varie. Mais une chose reste constante : c’est à quelle point une telle pratique, loin de rassembler et renforcer le mouvement syndical et la CGT, ne fait que l’affaiblir en introduisant de la division.

La confédération syndicale CGT s’est construite historiquement comme un front unique des travailleurs et travailleuses face à leurs exploiteurs, c’est à dire au patronat et à l’État. C’est le « parti du travail » décrit par Emile Pouget, l’un des syndicalistes révolutionnaires artisan de la fusion de la fédération nationale des bourses du travail et de la fédération nationale des syndicat qui a donné naissance, en 1895, à la CGT.

C’est pour préserver ce front unique de la division en multiples chapelles, chacune liées à un parti ou une secte politique, que le congrès confédéral d’Amiens a adopté la motion dites « Charte d’Amiens » qui affirme le principe d’indépendance syndicale.

Ce principe n’est pas une « lubie » mais part du constat, vérifiable dans l’histoire du mouvement syndical que les pratiques qui consistent à vouloir mettre le mouvement syndical à la remorque d’un partie, d’un courant politique spécifique du mouvement ouvrier, ou d’une secte, ne peut aboutir qu’à la scission, et ensuite à l’affaiblissement du mouvement ouvrier.

Ce n’est pas un hasard si les conquêtes majeures du mouvement syndical en France ont eu lieu quand le mouvement syndical était unifié (1936 et 1945).

Vouloir mettre notre confédération à la remorque de tel ou tel candidat ou de tel ou tel parti ne peut résoudre aucune de nos difficultés. Une telle attitude, qui revient à déléguer à d’autres la résolution des problèmes concrets auquel nous devons faire face aux quotidien en tant que syndicalistes, ne peut conduire qu’à notre affaiblissement.  « Il n’y a pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar ni tribun, producteurs sauvons nous nous même, décrétons le salut commun » : les paroles de l’internationale sont plus que jamais d’actualité.

L’indépendance syndicale ne signifie pas la neutralité politique puisque nous portons les valeurs historiques du mouvement ouvrier (solidarité de classe, internationalisme…) qui sont éminemment politiques. Mais l’action syndicale n’est pas l’action politique électorale : elle consiste à lutter directement et collectivement, dans les entreprises et les services, pour l’amélioration de la situation matérielle et morale des travailleurs et travailleuses et pour préparer l’expropriation capitaliste. Ainsi, comme le rappelle la motion d’Amiens, « les organisations confédérées (n’ont) pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale.»

Ainsi, cette conception de l’indépendance est issue de la nécessité historique de construire un front unique des exploités, alors que les logiques électoralistes partisanes, elles, ne créent que de la division. Pas de « trève électorale » donc, dans la défense de l’indépendance syndicale !la Vie ouvriere

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Un premier bilan du 52ème congrès de la CGT

Les congrès confédéraux sont les organes dirigeants de la confédération : ils sont l’instance historiquement prévue pour construire la coordination confédérale de l’action syndicale, définir des stratégies confédérales et les moyens de les mettre en œuvre. Le moins que l’on puisse dire est que le bilan de ce 52e congrès sur ces plans est plus que maigre ! Les débats se sont focalisés principalement sur trois questions : le rapport aux gilets jaunes, la question de l’affiliation internationale et la question des comités régionaux et leur rôle statutaire et organisationnel.

 

Quel bilan de nos échecs ?

 

Le débat sur les gilets jaunes s’est substitué à un réel bilan approfondi des faiblesses du mouvement syndical de classe, et de la CGT en particulier. Ainsi, qu’il s’agisse de la lutte contre la loi macron, contre les ordonnances, la casse de la SNCF, la casse de l’assurance chômage, aucun des échecs de la période n’a été analysé en profondeur dans ce qu’il révélait des faiblesses organisationnelles actuelles de la CGT. Et faute d’analyses, aucune perspective réelle pour reconstruire notre force, en dehors de postures verbales, n’a pu être définie, que ce soit de la part de l’exécutif confédéral sortant ou de ce qui est présenté comme « l’opposition à Philippe Martinez ».

Le débat s’est focalisé autour de « fallait-il ou non appeler à rejoindre les gilets jaunes les samedis, plutôt que de poser les questions qui fâchent tout le monde : pourquoi la CGT a-t-elle été incapable depuis plusieurs années de générer un mouvement social d’ampleur mettant en échec le gouvernement et la bourgeoisie ? Pourquoi les appels à la grève n’ont ils pas été suivis ? Pourquoi aucune confédéralisation de l’action n’a été réellement possible dans la période pour faire face à la casse sociale ? Pourquoi les structures se définissant comme « oppositionnelles », à quelques rares exceptions près, n’ont pinternationaleas plus été capables que les structures « majoritaires » à entraîner les travailleuses et travailleurs dans la grève.

Faute de discuter stratégie d’ensemble, le débat s’est donc focalisé sur le seul élément tactique des manifestations le samedi, comme si des manifestations communes sans construction d’un mouvement de grève interprofessionnel avaient la moindre chance de faire céder la bourgeoisie et le gouvernement. La question de l’ancrage de la lutte, et son développement au cœur de la production, a été relativement absente des débats : guère étonnant, puisqu’en parler revient à poser un certain nombre de questions qui fâchent sur nos pratiques. Le cœur de la force syndicale reste pourtant l’impact qu’elle a sur la production : c’est ce qui touche réellement au cœur les intérêts de la bourgeoisie.

 

Stratégie internationale plutôt que postures pour la lutte des places

 

Ce jeu de postures visant pour certains plus à défendre leurs positions menacées dans l’appareil qu’à contribuer à définir une stratégie qui ne se contente pas d’effet de verbe et de manche, s’est ainsi poursuivi concernant la question internationale. Le débat s’est ainsi focalisé autour de la question de l’affiliation à la CES/CSI et la question de la FSM. Outre le fait que ces deux organisations internationales comportent chacune un certain nombre d’organisations dont le caractère « syndical » est une mascarade, puisqu’il s’agit d’organes d’états dictatoriaux qui n’ont aucun caractère d’organisations ouvrières, le débat une nouvelle fois élude en grande partie la principale question : quelle stratégie internationale pour la CGT ?

Comment lutter pour construire la solidarité internationale des travailleuses et travailleurs, face à toutes les bourgeoisies et tous les États. Les partisans de la FSM se réjouiront de l’adoption d’un amendement qui ne fait que formaliser la situation actuelle – la CGT travaille déjà avec certaines organisations de la FSM – en y voyant un « bond révolutionnaire », alors que cette question est surtout utilisée comme signe de ralliement pour des organisations opposées à la majorité du bureau confédéral sortant, pour des raisons fondamentalement différentes les unes des autres.

La question de la lutte contre l’impérialisme français, initialement elle aussi éludée, et c’est un comble, du document d’orientation, est finalement intégrée mais de manière édulcorée par rapport aux amendements initialement proposés (d’absente elle devient une lutte parmi d’autres contre l’impérialisme alors que certains amendements appelaient en bonne logique à en faire un axe principal de l’action internationale de la CGT). Tout à se réjouir de la « victoire révolutionnaire » que représenterait leur amendement, il semble que les partisans autoproclamés « anti-impérialistes » de la FSM se satisfassent pour beaucoup d’une critique bien timide de l’impérialisme de leur propre État.

La question de l’affiliation à la FSM a ainsi servi de « point de ralliement » à des structures se définissant en opposition à l’exécutif sortant pour des raisons très différentes les unes des autres : lutte des places et défense de positions menacées par ce même exécutif, divergences politiques de fond sur l’orientation. Il ne s’agit pas cependant à proprement parler d’un bloc oppositionnel puisque rien ne les unit réellement au-delà de l’opposition à l’exécutif et à la figure de Philippe Martinez.

Il est ainsi notable, par ailleurs, que la tentative de regrouper un bloc oppositionnel autour d’un  « document d’orientation alternatif » effectué par les réseaux front social/infocom qui ne partageaient pas cette obsession pour la FSM ai été un échec retentissant, cette « tendance » ayant été inaudible dans le congrès.

Le débat sur les comités régionaux, quant à lui, a tourné court devant les craintes exprimées sur l’annexe statutaire proposée, avec notamment en mémoire les dérives bureaucratiques liées au renforcement de l’échelon régional à la CFDT. L’exécutif confédéral sortant a jugé bon de renvoyer cette question au 53e congrès.

 

Le débat qui n’a pas eu lieu : la nécessité d’une réorganisation syndicale pour reconstruire le rapport de force

 

Ce qui frappe cependant, c’est l’absence de toute réelle discussion sur les moyens matériels et organisationnels de reconstruire un rapport de force favorable aux travailleurs et travailleuses face à la bourgeoisie et au gouvernement. Les articles 327 et suivant du thème 4 du document d’orientation étaient ainsi un « chef d’œuvre » de libéralisme organisationnel : aucun bilan n’est fait de l’impasse du syndicat d’entreprise, et notamment son incapacité à faire face aux évolutions de l’organisation capitaliste du travail (sous-traitance, auto-entreprenariat, précarisation et donc changement fréquent d’entreprises pour les travailleurs et travailleuses précaires…). Les syndicats multi-professionnels sont présentés comme le moyen d’organiser les isolés, alors qu’ils maintiennent le statu quo de la prédominance des syndicats d’entreprise. Les syndicats nationaux et les questions de faiblesse de vie syndicales induites par l’éloignement géographique ne sont pas non plus interrogés. Les syndicats locaux d’industrie/professionnels, qui pourtant représentent une réelle alternative, sont vus comme une forme parmi d’autres et non un modèle à généraliser.

La majorité des « oppositionnels » autoproclamés partage avec l’exécutif sortant un attachement au modèle du syndicat d’entreprise, ou voit les questions de structures comme secondaires, cédant ainsi au travers idéaliste selon laquelle l’orientation de classe, révolutionnaire se suffit à elle même, sans construire les moyens matériels et organisationnels de la mettre en œuvre.

 

Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe

 

Plusieurs syndicats locaux (du livre, de l’éducation, du commerce) avaient pourtant déposé des amendements dans ce sens : ceux-ci n’ont même pas franchi le stade de la commission des amendements. Le syndicat du livre est intervenu à plusieurs reprises pour défendre ce modèle, mais cette question qui aurait dû occuper le cœur des débats puisqu’elle conditionne, avec le renforcement des unions locales, la,Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe capacité de rayonner et d’organiser l’ensemble du salariat, a été balayée sans réel débat.

Or qu’est-ce qui crée la conscience de classe le plus solidement ? Des discours associés à une pratique éminemment corporatiste et repliée sur l’entreprise, ou la pratique vivante d’un réel échange, régulier et durable, avec des travailleurs et travailleuses d’une même branche, mais d’autres entreprises, et avec des travailleuses et travailleurs d’un même bassin, mais de différentes branches et statuts ?
Comment construire la grève générale si l’on n’est pas en mesure de développer de manière durable une solidarité et une sociabilité effective entre travailleuses et travailleurs d’une même branche, d’une part, et d’une même localité, d’autre part ? Comment construire un rapport de force sans stratégie durable, offensive, reposant sur la création d’une solidarité de classe durable, et sans rompre avec des pratiques qui ne font que renforcer l’isolement boîte par boîte ?

De même, le grand absent des débats de ce 52e congrès aura été la question de la réunification du syndicalisme de classe. Alors que la division ne profite qu’à la bourgeoisie, le débat s’est structuré autour d’une opposition entre un « syndicalisme rassemblé » qui revient à courir après l’unité avec la CFDT, et un repli sur le seul espace confédéral et la recherche d’actions unitaires sans remettre en cause la fragmentation syndicale. Or ce que l’histoire nous a montré, c’est que l’unification du syndicalisme de classe était un puissant moteur de lutte, lorsqu’elle s’accompagne d’un renouveau fédéraliste et démocratique autour des valeurs d’indépendance incarnées par la Charte d’Amiens.

Un certain nombre de déléguées et de délégués ont courageusement tenté de poser ces questions et de défendre ces perspectives, porter ces débats, mais leurs interventions ont été noyées par les discours de postures. L’enjeu, d’ici le 53e congrès, est certainement d’être de plus en plus nombreuses et nombreux à poser ces questions dans nos syndicats, nos UL, nos UD, nos fédérations.

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Se former pour agir au quotidien

La question de la formation syndicale est une question centrale pour construire le collectif syndical. Des syndiquéEs forméEs sont de potentiels militantEs syndicalistes. Des militantEs syndicalistes formés sont des militantEs syndicalistes plus efficace. Mais aussi, tout simplement, la formation reste la meilleure manière de transmettre l’expérience accumulée par l’action collective syndicale, et d’ainsi garantir le caractère collectif de l’organisation.

En effet, ce caractère collectif est menacé lorsqu’il repose sur une seule personne, ou même une toute petite minorité de personne, placée en position de « sachant » ou d’expert. Une situation de dépendance entre la personne ou la petite minorité et le syndicat s’établit alors, qui rend possible toutes les dérives.

Bien sur, cela ne signifie pas nécessairement que ces dérives se produisent, et bien des militantes qui se retrouve dans cette situation de monopole des savoirs et savoirs faire syndicaux restent des militantEs intègres qui mettent leur savoirs et leurs savoirs faire au service du collectif. Mais qui n’a pas déjà observé comment un collectif syndical peut s’effondrer lors de la prise de retraite ou du décès d’un militant ou d’une militante de grande valeur et de grande expérience, sur lequel l’ensemble des syndiquéEs avait pris l’habitude de se reposer ?

A l’inverse, les organisations qui pratiquent une politique de formation constantes et pensées et s’attachent à élargir, en permanence et le plus possible leur surface militante et leur équipe syndicales, sont celles justement qui survivent à ces coups durs et continuent de porter le flambeau collectif.

Penser la formation de manière globale

Toute formation possède à la fois une dimension théorique et pratique. Les savoirs et les savoirs faire syndicaux peuvent se transmettre au moyen de sessions de formation, mais aussi par le biais d’un « tuilage » au responsabilité pendant lequel unE ou des camarades plus expérimentéEs accompagne les nouveaux ou nouvelles camarades dans leur prise de responsabilité.

Une militante ou un militant formée doit connaître les rouages et les mécanismes de décision des organisations de la confédérations, leurs fonctionnements structurels, et les raisons qui ont amenés les organisations à adopter tel ou tel mode de structuration. Il ou elle doit aussi avoir conscience des pratiques qui existent dans le syndicat, des meilleures (celle au service du collectif) jusqu’au pires (celles au services d’intérêts et de promotion individuelles, de fractions politiciennes ou bureaucratiques), et de mécanismes collectif qui permettent de favoriser les meilleures et de se prémunir des pires…

Il ou elle doit acquérir les pratiques collectives qui permettent de faire face de manière efficace au patronat, notamment une vision stratégique et tactique de l’action syndicale. Combien de militantes et de militants de valeurs se sont « grillés » parce qu’ils ont été ou se sont exposés à la répression antisyndicale de manière brutale sans y être préparé faute de transmission de ces savoirs faires et de ses savoirs théoriques et pratiques ?

Il ou elle doit enfin acquérir une grille de lecture de classe qui lui permette de ne pas prendre pour argent comptant le discours du patron, ses lamentations qui n’ont qu’un but, la défense de ses intérêts matériel. Développer une vision autonome de classe, donc.

Penser la formation de manière stratégique

La formation syndicale n’est pas accessible de la même manière selon qu’on soit salariéE dans une grande entreprise ou un service publique, une PME ou une TPE, selon qu’on soit en situation de précarité ou non, qu’on ai un mandat ou non. Une politique de formation syndicale qui ambitionne de rayonner sur l’ensemble des travailleurs et des travailleuses doit prendre en compte cette réalité et proposer des modalités de formation qui ne sont pas nécessairement conditionnées par la prise de congé de formation sociale et syndicale, prise qui peut être parfois tout à fait périlleuse dans les déserts syndicaux ou les TPE.

En plus de stages de formations organisés dans le cadre de ces congés que prévoit encore à cette heure le code du travail mais dont l’accès est parfois difficile, nos organisations ont tout intérêts à penser des événements de formation en soirée ou en Week-end, des supports écrits et audio-visuels qui permettent d’outiller y compris les syndiquéEs qui n’ont pas accès à ces droits syndicaux.

De même, il est important d’intégrer toutes les dimensions de la formation syndicale, théorique et pratique dans les plans de formations des organisations, et de les penser de manière stratégique, en lien notamment avec l’actualité sociale actuelle ou à venir, ou les préoccupations spécifiques du moment dans la branche ou le territoire.

Enfin, ne pas se contenter d’une optique défensive et réactionnelle en matière de formation : il ne s’agit pas simplement de former pour décrypter les mauvais coups patronaux du moment, mais de former non seulement pour anticiper les mauvais coups avenir, mais encore pour envisager les alternatives syndicales concrètes à construire face au capitalisme (contrôle ouvrier, reprise de la production notamment).Logo retour aux sources

Pas de grève générale sans grève, pas de grève sans grévistes

Toutes les grandes conquêtes sociales (sécurité sociale, hausses des salaires, baisse du temps de travail, congés payés) ont été obtenue par la grève. Sa généralisation est un moyen d’élévation du rapport de classe, mais aussi une stratégie révolutionnaire.

La grève générale, pour les syndicalistes révolutionnaires, n’est donc pas un « mythe mobilisateur », mais une stratégie de lutte et une stratégie révolutionnaire. Pour construire cette stratégie dans le réel, il faut éviter de se payer de mot, croire dans la seule magie des appels, et regarder la réalité en face : La majorité des entreprises – et l’écrasante majorité des TPE et PME n’a pas connu la grève ces dernières années. La plupart des travailleuses et des travailleurs n’ont jamais ne serait-ce que participé à une grève locale. Pour une raison toute simple : dans la majorité des entreprises, il n’y a aucune présence syndicale, ou une présence qui se réduit aux élus et mandatés, que les patrons tentent d’occuper et de détourner de leur travail de terrain en multipliant les réunions. Dans l’immense majorité des entreprises, les syndiqués sans mandats sont traqués et réprimés, les élus combatifs sont persécutés et isolés sciemment par les patrons placardisés, mis à pieds voire licenciés, les moins combatifs cooptés par le patron ou achetés.

A cette répression patronale s’ajoute l’effet de contrainte de l’endettement.

Dans l’immense majorité des cas, à de très rares exceptions prêt, la grève ne surgit que là où il y a du collectif, et le collectif n’existe que là où il y a des sections syndicales ne se réduisant pas aux élus et mandatés. Dans le cas où il n’y a pas encore de présence syndicale, si un mouvement de grève peut surgir devant une injustice patronale de plus, par ras le bol ou envie d’améliorer des conditions de travail ou des salaires, les grèvistes comprennent vite l’intérêt de s’organiser syndicalement face à la répression patronale, parce qu’ils constatent qu’isolés, face à des patrons qui bénéficient, eux, des moyens que leur donne leur capital, mais aussi leurs organisations, ils sont moins forts.

Dans ce contexte, parler de grève générale sans parler de l’organisation collective dans les boites qui permet de réaliser la grève, revient en réalité à se payer de mot. C’est comme envisager de traverser un océan sans avoir jamais ni appris à nager ni sans jamais se jeter à l’eau.

Pas de grève sans collectif, pas de collectif sans lien humain et sociabilité

Expérimenter la grève, dans ce qu’elle montre de notre force collective de travailleuses et travailleurs, c’est une étape qu’aucun texte, même le plus lyrique, aucun « appel », même le plus clair, ne permet, seul, de réaliser.

Quiconque a déjà participé au lancement d’une grève sait à quel point que ce qui compte, c’est avant tout le collectif et le lien humain qui le crée. Ce moment où se met en mouvement le collectif. Le plus souvent après quelques paroles décisives, un échange de regard, entre personnes qui se connaissent où on appris à se connaître parce qu’elles travaillent ensemble, au quotidien.

Aucune grève, et bien sur, aucune généralisation de la grève, aucune grève générale n’est réalisable sans dynamique de grève dans les entreprises.

Aucune dynamique de grève n’existe sans ce lien qui se crée par la solidarité quotidienne, mais aussi par un patient travail d’organisation, qui est la nature même de l’activité syndicale, et qui est le plus souvent invisible et méprisé par toutes celles et tous ceux qui pensent qu’il existe des raccourcis facile à la construction collective de la lutte. Ces derniers et dernières, qu’il s’agisse des partisans du « dialogue social » ou les idéalistes révolutionnaires de toute chapelle, ont en commun de croire à la magie du langage, qui débloquerait toutes les situations.

Mais si la parole est nécessaire, elle ne suffit pas à l’action, et certainement pas à la transformation sociale : sans organisation ni solidarité collective, aucun rapport de force ni mise en mouvement ne se crée sur le lieu même de l’exploitation capitaliste.

Quelles organisations pour recréer du collectif ?

S’organiser dans les TPE, PME, autant que dans les grandes entreprises et services publics est nécessaire, pour y contester le pouvoir capitaliste et inverser le rapport de force dans la lutte des classes. Créer de la solidarité au quotidien, récréer les conditions d’une force collective ne se fait pas en un jour, mais passe par des pratiques durables, qui permettent de faire face à la répression patronale, à la précarisation, aux réorganisation de l’appareil de production qui visent à fractionner le prolétariat par le recours massif à la sous-traitance, à l’intérim, aux contrats courts.

Créer la solidarité, construire l’organisation pour rendre la grève possible, pour affronter la répression patronale avec plus de force, et ainsi construire ainsi la généralisation de la grève comme une possibilité stratégique réelle et pas une incantation.

Les syndicats d’entreprise ont montré leurs défauts : en isolant les salariéEs boite par boite, il ne permettent pas d’organiser la rencontre et la solidarité entre salariéEs de différentes boites, soit dans la même industrie, soit entre donneurs d’ordre et sous traitant, et de faire émerger les luttes communes et une connaissance globale des circuits de productions et des stratégies patronales. Ils sont par ailleurs impossible à construire dans les TPE et la plupart des PME, puisque le nombre d’adhérents potentiels n’est pas suffisant pour assurer l’existance des outils collectifs nécessaires à la lutte.

Le syndicalisme industrie, réunissant les sections syndicales d’un même processus de production ou filière de production au sein d’un syndicat local, permet d’associer au contraire ancrage dans les boites et soutien et organisations des salariéEs isoléEs dans les TPE et la sous traitance. Il permet aussi de construire une vision plus large du processus de production, de préparer au contrôle ouvrier et de ne pas laisser au seul patronat une vision d’ensemble des processus et filières de production.

Les unions locales, quand à elle, peuvent, lorsqu’elles sont investies, coordonnées efficacement la solidarité interpro, et amener de la force collective en soutien aux salariéEs des petites boites d’un territoire.

Charte d’Amiens : syndicalisme et stratégie révolutionnaire : construire le contrôle ouvrier

La Charte d’Amiens affirme la double besogne du syndicalisme : la conquête d’amélioration immédiates pour la classe ouvrière par la lutte quotidienne, et la lutte pour l’expropriation capitaliste et la gestion de la société par les syndicats, aujourd’hui groupements de résistances, devenus « groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.. »

Cette partie de la Charte d’Amiens est régulièrement négligée par une partie de celles et ceux qui l’évoquent en la réduisant à la défense -nécessaire- de l’indépendance syndicale face aux « partis et aux sectes », ou à la défense -tout aussi nécessaire- d’un syndicalisme reconnaissant la lutte de classe et la nécessité de l’expropriation capitaliste.

Pourquoi est-elle négligée ?

Tout d’abord, parce qu’en affirmant le rôle du syndicat comme front unique de la résistance des travailleurs et travailleuses, et comme outil de leur résistance de classe, elle affirme le principe d’autonomie ouvrière contre toute logique avant-gardiste et/ou substitutistei : le syndicalisme est la traduction organisationnelle historique du principe de l’internationale « l’émancipation des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Ensuite, parce qu’en affirmant le rôle du syndicat comme base de la réorganisation sociale, comme groupe de production et de répartition », elle place la question matérielle de l’organisation économique et de la gestion de la production et de la distribution au coeur de la stratégie révolutionnaire. Cette vision stratégique permet d’envisager concrètement une organisation sociale dans laquelle l’économie soit gérée directement par les travailleurs et travailleuses organisées et non par des patrons ou des administrateurs d’État. C’est à dire une conception de la socialisationii qui ne se confonde pas avec l’étatisation, et qui permette de construire une perspective communiste fondée sur la propriété commune des moyens de production et le principe « de chacunE selon ses capacité, à chacunE selon ses besoins), une société réellement sans classe et sans état, dans laquelle les classes laborieuses devenues société géreront directement l’économie à travers leurs organisations fédérales et confédérales.

C’est cette conception qui fait la spécificité historique du syndicalisme révolutionnaire et de sa stratégie.

Refaire de nos syndicats des « groupements de résistance »

La tendance à l’institutionnalisation (plus de temps que dans les réunions que sur le terrain) qui fait l’objet de nombreuses critiques actuelles dans notre organisation doit être combattue par la pratique. Les syndicats qui fonctionnent avec efficacité comme groupements de résistance à l’heure actuelle sont celles et ceux qui reposent sur le collectif. Cela signifie une sociabilité commune, des pratiques d’entraide qui rompent avec les logiques de délégation. Lorsque l’on parle dans nos congrès d’assurer un cadre de « vie syndicale », face au constat de l’affaiblissement voire de l’effondrement de certaines de nos organisations, cela évidemment réunir les adhérentes et adhérents, de manière régulière, pour construire ensemble, à partir des constats du terrain. Cela suppose de penser la formation, pour outiller les syndiquées et syndiqués face à la propagande et la répression patronale et hiérarchique. Cela suppose de penser l’organisation de la diffusion de l’information, de manière à permettre l’implication du plus grand nombre. Cela suppose de penser un périmètre géographique des instances syndicales et des temps de réunion permettant l’implication des syndiqués et syndiquées sans droits syndicaux, mais aussi avec des contraintes familiales, dans la construction de l’action syndicale. Cela suppose aussi de sortir de l’ornière du syndicalisme d’entreprise pour construire le syndicalisme de branche et d’industrie, et de tisser la solidarité interprofessionnelle par l’entraide concrète au sein de nos unions locales. Cela suppose enfin de combattre la bureaucratisation, la notion de hiérarchie syndicale : non, nos exécutifs ne sont pas des « directions », mais des exécutants de la volonté des syndiqués -et des syndicats dans le cadre des UL, UD, des fédérations et de la confédérations entre 2 congrès. Il ne doit y avoir ni dirigeants ni dirigés dans notre syndicat, nos UL, UD, Fédérations et confédérations : nous ne sommes pas à la CGT pour subir les mêmes relations hiérarchiques qu’au travail : cela n’est pas un hasard s’il n’y a pas de « président » dans nos statuts confédéraux, mais des secrétaires généraux.iii L’idée fausse que ces secrétaires sont des chefs doit être combattue, et la pratique de la chefferie doit l’être aussi pour remettre nos fonctionnements dans l’ordre dans lequel les fondateurs du mouvement syndical l’ont pensé : les mandatés ont des comptes à rendre au syndicat, le syndicat a un fonctionnement distinct du fonctionnement des partis politiques issus de la culture bourgeoise puisqu’ils ne reconnaissent historiquement ni dirigeants ni dirigés en leur sein, simplement des mandatés assurant la mise en œuvre des décisions de congrès.

Préparer la gestion de la production et de la distribution

Pourquoi faire des syndicats -ainsi remis sur leurs pieds par un retour à nos sources CGT- les bases de la réorganisation sociale et les futurs « groupes de production et répartition de la production ? » Parce que laisser cette tâche à des administrateurs d’État est le plus sur moyen de désorganiser la production d’une part, mais surtout d’ôter aux travailleuses et travailleurs leur contrôle sur l’organisation économique et d’oeuvrer ainsi au maintien ou au rétablissement du capitalisme, sous la forme d’un capitalisme d’Etat. Parce qu’à l’inverse compter sur la seule spontanéité pour faire fonctionner -et réorganiser une économie aussi complexe est le plus sur moyen d’aller vers la catastrophe, la famine, les accidents industriels de masse. Enfin, parce que faire fonctionner un processus de production suppose d’en connaître le fonctionnement : or, à part les patrons et la classe d’encadrement capitaliste, qui d’autre mieux que les travailleurs et travailleuses eux/elles mêmes peuvent connaître le fonctionnement de leur branche, si ils et elles s’en donnent les moyens organisationnels ?

Quels sont ces moyens organisationnels ?

Le syndicalisme d’industrie est le moyen organisationnel le plus évident, parce qu’il organise les travailleuses et travailleurs en fonction justement d’une « industrie », c’est à dire, au sens large, d’une activité spécifique de production de l’amont vers l’aval. En organisant les travailleuses et travailleurs sur cette base, et non sur celle de l’entreprise, le syndicalisme d’industrie permet de réunir les salariéEs des donneurs d’ordre et de la sous traitance, des entreprises fournisseuses et des entreprises concurrentes, et ainsi construire concrètement une vision concrète de l’organisation économique de l’ensemble de la filière. Cela permet également de comparer les conditions de travail et salariales, de se nourrir de l’expérience des luttes victorieuses des unEs et de facilités l’entraide face à la répression. La lutte pour le contrôle ouvrier de la production passe d’abord par briser le monopole patronal de la vision globale de l’organisation économique : cela permet de contester avec plus d’efficacité les discours patronaux qui présente les choix de réorganisation, les licenciements comme des fatalités économiques alors qu’il s’agit de la simple défense des intérêts de classes de la bourgeoisie. Les instances IRP peuvent être dans ce sens des outils, mêmes si elles ont perdues beaucoup de leurs prérogatives en matières d’analyse économique depuis les ordonnances Macron. Mais cela suppose d’aborder ces instances de manière stratégique sans en faire le lieu « central » de l’activité syndicale comme cela est trop souvent le cas. Le développement, ici et maintenant, des capacités de contrôle ouvrier par le biais de la pratique organisationnelle (structuration et politique de formation la favorisant), permet de construire le contrôle ouvrier de demain, et la gestion par les travailleuses et travailleurs de l’organisation économique suite à l’expropriation capitaliste. C’est la base d’une stratégie qui construise la possibilité révolutionnaire, tout en répondant aux nécessité immédiates de la lutte des classes. La tâche est immense, elle est très difficile, mais s’il peut y avoir des accélérations, l’histoire démontre qu’il n’y a pas de raccourcis dans le processus d’émancipation des travailleuses et travailleurs.

iLe substitutisme est la pratique qui consiste pour des partis politique à se substituer au prolétariat et exercer le pouvoir en lieu et place du prolétariat.

iiLa socialisation est la mise en commun sociale des moyens de production par l’expropriation capitaliste

iiiPour la CGT, l’article 26 des statuts confédéraux est clair à ce sujet : « la direction de la confédération est exercée démocratiquement par les syndicats confédérés à qui elle appartient au travers : du congrès confédéral, du comité confédéral national, de la comission exécutive confédérale, du bureau confédéral ».

Le mouvement syndical et les mouvements interclassistes : quelle stratégie ?

Le mouvement syndical est le produit historique du mouvement d’auto-organisation des travailleuses et des travailleurs. C’est à partir de leurs intérêts matériels que les travailleuses et travailleurs se sont organisés en tant que classe.

Certains syndicats de métier, à l’origine, regroupaient indistinctement petits patrons et salariés. Mais l’observation, dans la pratique, d’une divergence d’intérêts économiques a amené le mouvement syndical à exclure de ses organisations le petit patronat.

En effet, le petit patronat, pour augmenter sa marge de profit, c’est-à-dire l’appropriation de la plus-value créée par le travail collectif, doit maintenir les salaires au niveau le plus bas possible et augmenter le temps et l’intensité du travail, mais aussi la concurrence entre salariés par la précarité, dans le contexte de la concurrence capitaliste. Les travailleurs et travailleuses, quant à eux et elles, ont un intérêt matériel à l’augmentation des salaires, la baisse du temps de travail, le recul de la précarité.

Ce mouvement s’est accompagné par ailleurs d’une prolétarisation d’une large part des petits artisans, privés de leur contrôle des outils de production par le processus d’industrialisation.

De la classe en soi et classe pour soi 

C’est la reconnaissance de cette divergence d’intérêts entre salariés et patrons (même petits) qui a amené le prolétariat à prendre conscience de lui-même, de ses intérêts de classe, se constituant par l’auto-organisation de « classe en soi » (c’est-à-dire existant dans la société) en « classe pour soi » (c’est-à-dire défendant ses propres intérêts). C’est de ce constat initial que le mouvement syndical a pu créer des organisations permettant de développer la solidarité et de défendre ses intérêts généraux en tant que classe : organisations interprofessionnelles (d’abord les bourses du travail puis les UL, fédérations et confédération).

Au cours de son histoire, le mouvement syndical a été amené à s’allier avec des secteurs de la petite bourgeoisie, voire de la bourgeoisie elle-même : pour défendre les libertés publiques et les conquêtes démocratiques face à la réaction monarchiste et antisémite (lors de l’affaire Dreyfus), pour lutter contre le colonialisme, pour lutter contre le fascisme. Mais, à chaque fois que ces alliances se sont nouées, le mouvement syndical a gagné à refuser de se dissoudre dans un cadre commun et a conservé non seulement son expression mais aussi sa stratégie autonome. C’est ainsi qu’il a été à l’origine de grèves de masse et d’occupations en 1934, 1935 et 1936, qui ont permis d’arracher aux patronat et au gouvernement les congés payés, tout en brisant la dynamique du fascisme en France.

À l’inverse, chaque fois qu’il a mis l’arme au pied et refusé de développer sa propre stratégie de lutte en se contentant de soutenir de forces politiques interclassistes, espérant trouver dans cette démarche la base de conquêtes sociales, cela s’est traduit par une série de défaites.

Quelle base pour intervenir : se dissoudre ou s’affirmer ?

La question qui se pose, dans un mouvement interclassiste, est donc avant tout la suivante : lorsque le mouvement syndical fait le choix d’intervenir, sur quelle base le fait-il ? Un suivisme opportuniste qui l’amène à se caler sur les intérêts de la petite bourgeoisie, du petit patronat et des réactionnaires, en effaçant sa dynamique et son autonomie stratégique ? Ou la volonté, au contraire, d’acquérir l’hégémonie politique, en imposant ses revendications et, donc, la prise en compte de ses intérêts matériels ?

La présence d’une partie du prolétariat dans des mouvements interclassistes n’est donc pas, en soit, une garantie de la défense de ses intérêts matériels. L’histoire regorge de moments historiques où le prolétariat a été utilisé comme « chair à canon » dans la défense d’intérêts qui ne sont pas les siens.

La « droite prolétarienne », sous un discours « social et national », a régulièrement su mobiliser des fractions de la classe ouvrière dans des mouvements qui, s’ils avaient certaines dimensions sociales, avaient avant tout pour objectif une dynamique politique bien éloignée des intérêts ouvriers.

Qu’il s’agisse de l’agitation boulangiste ou antisémite, les réactionnaires et autres « socialistes-nationaux » n’ont jamais hésité à recouvrir d’un verni social leur projet de liquidation des libertés publiques – et syndicales –, l’instauration d’un État autoritaire et raciste, qui peut à l’occasion s’en prendre « verbalement » à la bourgeoisie et sa culture, tout en préservant ses intérêts matériels (propriété privée des moyens de production, organisation capitaliste des rapports de production).

Le mouvement syndical, en se constituant en force prolétarienne autonome, a bien sûr tout intérêt à essayer d’arracher ces fractions du prolétariat à l’influence de l’idéologie réactionnaire. Mais il ne peut certainement pas le faire en renonçant à affirmer sa propre autonomie, sa propre force et ses valeurs historiques issues d’une expérience des luttes qui ont eu pour conséquences, rappelons-le, des conquêtes extrêmement précieuses pour l’ensemble des salariés : baisse du temps de travail (initialement de 15 à 16 heures par jour), augmentation des salaires (conventions collectives), sécurité sociale, congés payés…

Reconstruire notre propre force

Le mouvement syndical a accumulé les défaites sur le plan des intérêts généraux du prolétariat ces trente dernières années, les victoires obtenues n’étant que partielles, dans un contexte de recul général. Cela doit évidemment pousser au bilan et à chercher à nous reconstituer comme force à laquelle la bourgeoisie ne pourra résister. Mais cela ne se fera pas en cherchant ailleurs qu’en nous-mêmes les conditions de notre renouveau : ni dans l’éternelle course au renouveau d’une « gauche politique » moribonde, sous quelque force que ce soit, ni dans un opportunisme nous conduisant à nous aligner, sans principe et sans volonté de faire entendre notre propre voix et nos propres intérêts, sur ce qui bouge.

Il nous faut reconstruire au sein de notre confédération des organisations solides, fondées sur le collectif et non la délégation de pouvoir, la solidarité inter-boîtes et interprofessionnelle, et non le repli corporatistes ou sur le cadre étroit de l’entreprise. Il nous faut développer une réelle stratégie syndicale qui ne soit fondée ni sur des postures qui ne tiennent pas compte de l’état de nos organisations ni, à l’inverse, sur une inertie défaitiste ou des rituels démobilisateurs qui nous conduisent à l’échec (ces deux pratiques, en apparence opposées, sont les deux faces de la même pièce défaitiste). Cette stratégie doit se baser sur ce principe matériel : s’en prendre aux intérêts des patrons et des actionnaires, pour défendre nos propres intérêts de travailleuses et de travailleurs, parce que les premiers et les seconds sont inconciliables. C’est la reconnaissance de ce que la charte d’Amiens décrivait déjà comme « la lutte de classe qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ».

Cette stratégie, si elle veut être autre chose qu’une posture idéaliste, doit se poser la question des structures et des pratiques organisationnelles concrètes qui permettent de traduire des volontés, des orientations dans les faits.

Pour construire la lutte, l’importance du collectif

Les rapports sociaux en société capitaliste sont marqués par la subordination des salariéEs aux patrons et aux actionnaires, et à toutes les structures hiérarchiques intermédiaires que les patrons et actionnaires ont mis en place pour assurer la bonne préservation de leurs intérêts, qui est de faire la maximum de profit, et donc approprier la part la plus grande possible de la plus-value crée par le travail.

Confronté à cette inégalité de pouvoir et de situation structurelle et organisée, les travailleurs et travailleuses ne peuvent rééquilibrer puis inverser le rapport de force que par l’action collective et organisée. C’est de ce constat qu’est né le mouvement syndical. Un mouvement d’organisation des travailleuses et des travailleurs, né dans un contexte de précarité absolue au cours du XIXème siècle.

Face à la montée en puissance de cette auto-organisation des travailleuses et travailleurs, état et patronat n’ont eu de cesse de tenter de l’affaiblir par deux outils :

La répression, d’une part, visant à briser la force collective par la peur (des sanctions, du licenciement et de l’appauvrissement qui en découle, mais aussi de la répression de l’état du fait de lois criminalisant l’action syndicale)

La cooptation, d’autre part, visant à neutraliser la minorité la plus active de la classe en la constituant comme intermédiaire -voire dans certains cas en achetant des militantEs -de manière directe ou par des promotions.

Sur cette base se sont développées des pratiques éloignant le syndicalisme de sa pratique d’origine, en l’assimilant à une assurance ou un prestataire de service juridique low-cost.

Mais les lois sociales n’ont jamais été que la traduction d’un rapport de force issues des luttes et des revendications ouvrières.

Avec le recul du collectif liées à des pratiques de délégation de pouvoir le patronat et le gouvernement se sont ainsi trouvé en position de reprendre l’offensive et d’inverser la tendance.

L’action purement juridique et individuelle trouve ainsi ses limites, quand la protection de la loi devient de moins en moins forte, que les délais sont de plus en plus long pour faire valoir ses droits, et que l’impunité patronale devient la règle…

Ce recul du collectif a été favorisé par plusieurs facteurs, et plusieurs pratiques, volontaires ou involontaires :

Ce recul du collectif a été encouragé d’une part par les illusions placées dans l’action politique partidaire, présentant la « victoire de la gauche » (puis de la « vrai gauche » qu’il conviendrait de reconstruire) comme l’enjeu central et déterminant en lieu et place de la construction du rapport de force sur le terrain économique et social, donc d’une action syndicale qui se donne ses propres moyens d’efficacité sans se reposer sur un relais politique sensé palier à ses faiblesses.

Ce recul a aussi été encouragé par la pratique de la délégation de pouvoir au sein des certaines de nos organisations syndicales. Une pratique installant une hiérarchie en lieu et place d’un collectif, et transférant l’action syndicale des syndiquéEs aux seuls militantEs syndicalistes se spécialisant et ne cherchant plus à assurer le renouvellement des mandats, puis dans beaucoup de cas, dans un deuxième temps, des seulEs militantes syndicalistes aux permanentEs.

Dans le même temps la répression patronale a brisé nombre de collectifs syndicaux, isolant les élus et mandatés syndicaux, et laissant l’action syndicale à la seule initiative des « salariés protégés » dans de nombreuses entreprises, renforçant encore la tendance.

Enfin ce recul a été encouragé par certains et certaines militantEs voyant dans le syndicalisme non plus un outil collectif d’émancipation mais une carrière, un marche pied d’ascension sociale ou un moyen d’échapper à leur lieu initial de travail.

Pourtant le collectif existe encore dans nos syndicats, nos fédérations, nos organisations interprofessionnelles (UL, UD, confédérations), là où il y a vie syndicale, participation des syndiquéEs, contrôle des mandats.

C’est de ce collectif que naissent les luttes et les grèves, leur généralisations et pas d’appels incantatoires qui ne trouvent aucune traduction sur le terrain faute de force syndicale concrète en mesure de les mettre en œuvre face aux patrons et aux hiérarchies. C’est donc à cette tâche de reconstruction qu’il est urgent de s’atteler pour briser l’isolement que produit le capitalisme et la délégation de pouvoir, qui sont facteurs de défaites pour notre camp social.

C’est de la reconstruction de ces collectifs syndicaux que viendra l’inversion du rapport de force, et le redéploiement d’un pouvoir syndical entendu comme la capacité du syndicalisme d’arracher de nouveau des progrès sociaux d’ampleur.

Pour reconstruire ces collectifs, il nous faut retisser de la sociabilité syndicale, fondée sur la construction de relations et de pratiques de solidarité entre salariéEs d’une même boite (section syndicale), mais aussi de différentes boites d’une même branche (syndicat d’industrie et fédération), d’une même localité (unions locales, union départementale, confédération).

Il nous faut rompre avec les logiques de délégations de pouvoir, et consacrer notre énergie militante à la construction d’un collectif fondé sur -et favorisant- l’implication du plus grand nombre.